Pour sa résidence au Vaisseau Mère de Bruxelles (septembre 2025 à mars 2026), la dessinatrice Agathe Dananaï m’a invité à dialoguer avec son travail.
En parallèle de son projet personnel « Fantômes du feed » qui questionne les identités queer et la mémoire numérique, j’écris sur une adolescence et plus largement sur une jeunesse qui peut apparaitre paumée ou mélancolique mais également, combative et rayonnante.
Voici des extraits des textes créés :
Je suis déjà cernée et bourrée au sucre. Tous les jours, je me gave de bonbecs qui piquent, encore trop jeune pour aimer l’alcool. Je sais pas quoi faire d’autre, le daron ou le grand frère squattent la télévision. Ça me brûle les gencives pourtant je vais même lécher le fond en espérant une nouvelle sensation. J’emmerde. Je crois que les bonbons me font plus trop effet. Peut-être que je pourrais goûter aux clopes, mes parents les enchaînent, ça doit pas être si mauvais. Je pourrais leur en piquer une ou deux pour voir, puis demander au redoublant qui me drague de m’en acheter. Je passe à l’action ce soir, je me fais trop chier.
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Bientôt la vingtaine et encore plus de questions auxquelles tu ne pourras pas encore répondre. Bientôt le moment où tu vas te rendre compte que tu ressembles beaucoup trop à ta mère. Devant le miroir, tu oscilleras entre fierté et résignation car tu seras toujours paumée à la vingtaine. Tu passeras du temps à tirer ta peau devant le miroir, à écouter des gens qui t’ennuient et à manger fade entre deux bouchées de nicotine. Bientôt la vingtaine, ou plutôt des années couci-couça, à patienter la plénitude de la dizaine d’après.
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Je me réveille la gueule tachée par ce bouton blanc entre mes sourcils, par cette peur de devoir sortir. Je n’en suis qu’à mon deuxième jour de règles et c’est le pire. J’incarne la fatigue. Je ne vais pas sourire de la journée. Si par malheur, je n’ai pas d’autre choix que de sortir, les gens ont intérêt à bien se comporter et surtout à être discrets car je n’aime pas le bruit inutile, les chewing gum, les portes du bus qui restent bloquées, les flaques, les crachats, les tables bancales, les bébés, les nouveaux parents qui tentent de te convaincre, le regard méprisant de cette vendeuse, les olives, les FaceTime dans des endroits publics, les klaxons, les prix qui augmentent, les merdes de pigeons, les gens qui garent n’importe où leurs trottinettes, les trottinettes, le manque d’espaces verts, le céleri, les nausées et le fait d’attendre une ménopause qui sera de toute manière tardive.
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Ils ont la bouche ouverte, beaucoup de boutons et un peu de poil. Ils se déplacent souvent en groupe, lentement en reniflant du nez. La plupart ont le dos courbé, un regard ahuri et une paresse envers toutes actions. Certains se disent bonjour en s’insultant.
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14 ans, des chips sweet chili et une boisson énergisante. Elle gratte sa tête et ses boutons du bout des doigts. Au téléphone avec sa pote, elles n’ont plus grand-chose à se dire, seulement le bruit des chips et quelques reniflements gras. Son écharpe parsemée de miettes, elle se casse la gueule après avoir fini avant 16h son paquet de 500g.
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Je ne voulais pas ressembler aux sacs Longchamps, à ces filles aux joues rondes et aux ongles propres. Je voulais encore être une enfant, m’habiller comme un garçon, sans prévoir la rencontre avec mon futur mari. Je n’aimais pas me maquiller pour sortir en boîte. Je détestais cette soi-disant vieille version de moi, que des mecs de presque 30 ans draguaient sans gêne. J’étais trop lisse, à la limite de poser pour une femme mûre dans La Redoute. Non, je ne vous ressemblerais pas. Je ne me maquillerai jamais. Je ne porterai jamais mon sac à la saignée du coude.
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12 ans, déjà trop grande pour son âge, elle roule des yeux en écoutant ses parents. Elle bataille pour aller chez la coiffeuse mais papa n’approuve pas d’autres longueurs. Papa veut une fille avec les cheveux longs et lui fait bien comprendre tandis que maman fait de la figuration. La gamine le traite de « vieux con », mais papa s’en fiche car il pense avoir raison. 12 ans, déjà fatiguée de dealer avec un père qui semble sortir d’une autre époque.
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Le gars qui m’avait filé de l’herbe avait des cheveux longs et des lunettes de matheux. À 16 ans, il distribuait ses pochons en skate, je trouvais ça canon ! Il me filait de la beuh gratos car j’acceptais de l’embrasser. Il savait pas y faire mais ma meilleure amie comptait sur moi, puis y’avait pas beaucoup de dealeur pour mineurs à la campagne. Avec ma pote, on adorait aller fumer dans le cimetière car c’était toujours calme et je me voyais médecin légiste ado. Pendant plusieurs mois, le gars nous a rincés jusqu’à ce qu’une fille lui propose de toucher ses seins. J’ai pas eu de repartie à ce moment-là, mais le gars m’a tout de même filé un pochon d’au revoir.
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T’as une croix tatouée dans le cou et du gel dans tes cheveux. Ça se voit que t’es bien plus vieux que moi mais, tu insistes pour que je te regarde. Tu fais genre de me bousculer ou de pas savoir où tu vas. Je réponds brièvement, tu me donnes juste envie de gerber. T’as plus de cinquante ans et j’en ai même pas vingt ! Éloigne-toi de moi. Va souffler ton haleine de clope sur des femmes de ton âge ou sur ton dieu.
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J’ai même pas l’autorisation légale de boire qu’on me demande déjà ce que je veux faire. J’en sais rien, tout m’écœure. J’ai pas envie de devenir carriériste, de donner de l’argent à Nestlé ou de passer mes week-ends à La Rochelle. J’ai pas envie de travailler, de faire des gosses et de participer à l’état déjà assez merdique de ce monde. J’ai juste pas envie de vous ressembler. Je ne deviendrais pas une sale réplique de mes parents. Je ne suis pas assoiffé d’argent ou de succès. Tout ce qui m’intéresse là, maintenant, tout de suite, c’est de voir mes potes autour d’un bon grec sauce blanche.
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Je vomis tellement. Les gens autour de moi s’inquiètent mais je n’ose pas ouvrir la porte des toilettes. J’ai la gorge en feu, trop de Smirnoff et pas assez de Dark Dog. J’entends mon pote s’excuser à travers le verrou. Mon nez coule sur la cuvette, j’ai la mâchoire qui baigne. J’entends un mec qui propose de défoncer la porte et d’autres qui râlent de cette affluence sur le chemin des capotes. J’ai une remontée acide foudroyante. J’ai l’œsophage flambé, j’ai vraiment du mal à articuler. J’ai juste envie de rentrer même si je vais grave me faire engueuler. J’entends un mec m’insulter car je suis pas foutu de gérer ma conso. Bien sûr que j’y arrive pas, j’ai 15 ans !
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Quand t’es adolescente, tu comprends vite que ton corps va être réduit à la taille de ton cul et de ta poitrine. Tu captes vite que tous les hommes te regardent pas si bien que ça et que chaque interaction est un outil pour renforcer leur pouvoir car t’arrives pas encore à te dire que c’est trop bien d’être une femme. En plus, tu vois aucune meuf qui te ressemble à la télé car les années 2000 sont pas synonyme d’inclusivité. Du coup, tu commences même à être mal à l’aise en famille car tu as l’impression que ton corps ne t’appartient pas. Il est regardé, moqué, sexualisé. Tu captes pas encore que tu peux t’emparer de ce corps, que tu peux dire à la plupart des mecs d’aller se faire foutre et être pleinement une meuf, selon cette expression de merde, « garçon manqué ».
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La gueule désabusée, triste, les dents qui brillent. Trop sérieuse, extensions qui doivent rester sur la poitrine, fausses perles et ongles de vieille alors qu’elle a sûrement 16 ans. Le gars a l’air dans le mal, il regarde le couloir du bus, il a pas de veste alors que ça caille vachement dehors. En jogging ou haut moulant, juste le sac porté comme une madame ou sous les fesses. Le gloss est nude mais sa pote a un peu plus de couleurs. Faux cils, joues orange mais cou neutre. Elle aussi garde constamment son portable dans la main droite, ne pas rire surtout, il ne faut pas provoquer les rides.
