Grandir pour s’affirmer. Grandir et voir ses proches mourir. Grandir pour tenter de mieux dire au revoir, pour redescendre sur terre loin des étoiles. Grandir et se tirer la peau. Grandir pour voir que les choses vont trop vite. Grandir et se dire qu’on va commencer à faire attention.
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Une vague un peu trop salée me frappe le visage. Règle numéro un, ne jamais se frotter les yeux. Accepter tout ce qui dégouline, tout ce qui apparaît enfin. Le sable de juillet saute sous mes orteils. Une autre vague vachement salée m’empêche de respirer. Règle numéro deux, se laisser le droit de crier. Tout ce qui sort de ma gorge est saccadé, grave, enroué. Peu de personnes se retournent. Dans la foulée, une petite vague malicieuse me déstabilise. Règle numéro trois, il est normal de tomber. Des grains de sable s’installent précipitamment autour de mes rotules et mes spasmes s’épuisent. Une dernière vague va bientôt m’achever.
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Ces cons aux discours fermés, ces cons qui séduisent alors qu’ils ne savent pas parler, ces cons qui prétendent écouter alors que le plus gros problème, c’est eux. Mon retour face à la télé française m’angoisse. Ce con en costard, cette paire de cons qui jouent la souffrance et ces autres cons en costard. Ils écartent bien les jambes et leurs gueules, ces cons. L’actualité est merdique partout ailleurs, l’esprit de Noël (s’il existe) est bien loin.
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Je chute au ralenti avec l’envie puérile d’éclater chaque pavé, chaque tuile, de cette ville. Je bouillonne face aux arbres nus de ce mois de décembre. Il va falloir partir avant de saigner. J’ai peur de me regarder, de voir mes bras gesticuler dans le vide. La pluie me fait sans cesse glisser, glisser millimètre par millimètre, les poings serrés.
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Je fais une fixette sur le nez de ce gars, sur ses gros points noirs au creux des narines, surtout la gauche et ces trois énormes comédons qui veulent seulement être exfolier. Je ne peux pas m’empêcher de regarder ces minuscules mais gros points noirs. J’ai envie de les toucher, de lui nettoyer les narines et de lui réduire son sébum.
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Le sol gris, gris, gris, j’observe mes pores sur l’écran sale de mon portable. Les parfums acides de la ville et du chat collant. Entre deux culottes menstruelles, la nostalgie me gratte l’œil.
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Pourquoi on peut pas juste foutre des claques aux flics, gueuler sur ces vieux qui règnent, râler sur cette grisaille ambiante, rester en pyjama sans appeler ça dépression, arrêter de regarder ce qui se passe pour préserver notre santé mentale et se rendre compte des privilèges que nous avons.
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À peine la porte fermée, je dégrafe mon soutien-gorge. Le soutif et le reste sont vite par terre, remplacés par un t-shirt immonde et un pantalon large. Je me lave ensuite les mains, le visage et les dents avant de m’écraser sur le fauteuil avec un truc, de préférence gras, à bouffer. J’essaie d’embrayer rapidement sur le meilleur chapitre de ma journée, sans revivre les conversations du taf ou les attouchements de la foule dans le bus bondé. Vite, mettre play, avoir de la nourriture en bouche et regarder un homme commettre des crimes pour tenter de me reposer. Ça marche le temps d’un épisode mais les stimulations extérieures sont dures à combattre. Je regarde mon portable pour rien juste avant d’aller pisser. Je profite d’être debout pour prendre un vrai truc à manger dans la cuisine tout en essayant de capter la psychologie du meurtrier à l’écran. Le cul à nouveau dans le fauteuil, je souris. Tellement à fond dans l’enquête que toute cette journée de merde vient de s’effacer. Ce n’est plus que moi, mes toasts au fromage et ce mec ignoble avec qui je vais tout de même passer la nuit.
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Est-ce que je suis comme ça ? Est-ce que je ressemble autant à ma mère ? C’est atroce. La ressemblance était déjà physique mais là, on s’approche dangereusement d’un truc qui dépasse les lois de l’entendement. La même démarche, la même dévotion pour le grignotage interne de la bouche, le même amour pour les polars, la marche et l’observation, les mêmes excroissances dermatologiques, les mêmes tics du visage. Je lui ressemble tellement malgré toutes ces années à l’étranger. Ce qui me fout le plus en rogne dans cette histoire, c’est de m’entendre reproduire des sons que j’ai toujours maudit. Je m’exaspère de chantonner pour masquer le silence et de renifler alors que mon nez va très bien.
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Il y a tous ces garçons en short dans le clubhouse. Ils se font des accolades de bonhommes, sèches et violentes. Il y a des saucisses, des baguettes, des sodas et de l’alcool. La plupart picolent sans vraiment prendre le temps de manger. Ils ont gagné, il faut fêter ça comme des bonhommes. Il y a des mélanges d’alcool et une certaine rapidité. Les garçons en short commencent à tituber. Le capitaine de l’équipe parle fort tandis que deux joueurs font l’effort de sortir de la salle pour aller crapoter. Il n’y a plus trop d’alcool mais beaucoup de pain sur les tables. Certains garçons enlèvent leurs t-shirts parce qu’ils ont chaud. Ils zigzaguent dans le clubhouse, la musique à fond. Cela ne fait même pas deux heures qu’ils ont commencé.
