Tous les regards se pointent vers l’ambulance. Est-ce que Thierry est simplement curieux ou aime voir du sang ? Est-ce qu’il sourit car il pourra raconter un truc à sa femme ? Est-ce qu’il va exagérer un peu le récit pour être le centre d’attention au bar ? Est-ce qu’il se penche pour mieux voir ? Est-ce qu’il s’imagine des histoires en voyant tous ces flics rappliquer ? Est-ce qu’il a raté sa carrière ? Est-ce qu’il ne se laisserait pas pousser la moustache ? Est-ce qu’il sourit avec les dents quand il voit enfin un peu de sang ? Est-ce qu’il fume des blondes ? Est-ce qu’il mate un peu le cul des passantes ? Est-ce qu’il connaît la victime ? Est-ce que sa bûche surgelée est en train de fondre ?
..
J’ai la trentaine mais je pense avec impatience à la ménopause. Si je me base sur l’âge à laquelle ma mère l’a eu, j’en ai encore pour 22 ans de nuits entrecoupées. Encore 22 ans de position fœtus dans le lit. Encore 22 ans de surprises grâce à l’irrégularité de mon cycle. Encore 22 ans de doliprane sans sponsorship.
—
J’ai du mal à respirer et je n’aime pas sentir ma salive passer le long de ma gorge. Ces derniers temps, j’ai même des palpitations. À n’importe quel moment de la journée, mon cœur se manifeste autrement. C’est sûrement le stress, me dit mon docteur. Sûrement oui, comme ces plaques rouges de l’hiver dernier.
Je regarde mes ongles pousser avant de m’endormir pour la troisième fois de la journée. Les draps sont toujours ancrés sur ma joue droite, toujours la droite, alors que je préfère m’endormir de l’autre côté. Le temps que ces traces s’évaporent, je m’imagine une autre vie, celle d’une femme qui saurait s’endormir sur le dos avec un visage rempli d’élasticité.
J’ai déjà le cœur dans la gorge. Il n’est même pas huit heures qu’il toque fermement. Il semble vouloir ma permission, celle de sortir de ma poitrine. Je tente de souffler, d’exercer un pouvoir télépathique pas encore démontré. Reste ici, sous ces couches de Pauline. J’ai assez besoin de toi pour vivre.
…
Il écarte ses jambes à peine son fessier posé sur l’assise au motif multicolore passée. Il écarte d’un coup sec ses cuisses moulées dans un jean gris aux genoux troués. Il dépasse l’espace délimité, touche mes jambes sans s’excuser, prend un air supérieur comme si ses couilles méritaient cette place élevée. Il ne voit pas mon inconfort et mes genoux dans le coin. Il ne voit pas mon regard enflammé envers ses cuisses et son visage impassible. J’aimerais lui et leur dire, d’arrêter de nous écraser, de refermer leurs jambes et d’habituer leur appareil génital à prendre moins de place.
…
Je ne sais pas trop comment retranscrire cette scène…
Elle est pourtant simple, il ne s’agit que de deux personnages, une mère et sa fille dans une chambre d’hôtel en Autriche.
Petit détail à noter, les deux personnages sont fatigués par leur longue journée de marche.
La fille est allongée sur le lit en pyjama-chaussettes. Elle regarde sa mère, debout, face à elle, en train de se sécher les cheveux. Spontanément, la fille dit à sa mère qu’elle est belle. La mère, quelque peu surprise, répond bêtement. La fille répète le compliment, toujours allongée en pyjama-chaussettes. La mère rougit, bégaie légèrement une autre réponse.
L’instant d’après, la télé autrichienne brise ces déclarations en posant une question à 10.000€ à une dame en tailleur gris qui se concentre un peu trop fort en gonflant ses joues. Son visage est rouge, elle est au bord de l’explosion.
La fille n’osera plus reparler de ce dialogue avec sa mère. La fille sera pourtant bouleversée par l’honnêteté et la solitude quelque peu exprimée. La fille sait pourtant qu’elle ne peut remplacer le troisième personnage, celui du père qui disait des choses tendres à sa mère.
P.S : La dame en tailleur est un personnage secondaire. Elle doit avoir les cheveux gris et mordre désespérément ses lunettes lorsque sa réponse s’avère négative.
–
J’ai juste envie de silence et d’un truc doux, d’un truc savoureux. J’ai envie d’un truc moelleux jusqu’à me lécher les doigts et faire le plus long filet de bave possible. J’ai juste envie de voir le temps passer. Envie de paresser, de trucs dorés et de pouvoir crier, postillonner, cracher sur ces regards, sur ces mains molles et moites. Sur ces mains qui pensent tout savoir, qui s’étalent et nous effacent. J’aimerais juste m’asseoir dessus et écarter à mon tour les jambes pour prendre tout l’espace.
—
Je vais finir par oublier le son de ta voix, recoudre les souvenirs qui me viennent encore en tête. Je vais finir par regarder des photos histoire de remettre des couleurs dans tout ça. Je vais finir par gesticuler, pleurer puis capituler devant tout ce qui doit arriver. Je me souviens encore d’avoir frappé les murs, effarée, effrayée, de ne rien savoir goûter. Quand le temps est venu, j’ai mis une tenue noir et blanc, ne sachant toujours pas partir, ne sachant toujours pas comment gérer cet éloignement. Je vais sans doute finir par trouver d’autres sujets sur lesquels écrire.
–
Lorsque je t’ai vu, tu étais froid. Je me souviens vouloir tes bras et te dire « réchauffe-moi ». Je n’entendais rien d’autre que ta faible respiration. Tu parlais moins qu’avant. Je me suis demandé si tu avais honte en regardant les montagnes briller. C’est toi que j’aurais dû regarder.
—
Elle ne sait pas nous dire où elle était ces derniers mois. Gros sac, grosse veste et cheveux courts. Les ongles noirs quand on lui tend un café. Elle semble ailleurs devant des affaires qu’elle croyait perdues. Son récit est ponctué de violences répétitives et d’autres faits qu’elle ne prend même plus la peine de nommer. La posture professionnelle est là mais les options de cette ville sont moindres : 1 centre d’hébergement d’urgence mixte, 1 réservé aux femmes ou la rue. Entre deux autres cafés bien sucrés, elle exprime finalement son rejet pour une solution d’urgence. Malgré la fatigue, elle préfère encore dormir dehors ce soir, accompagné du marteau qu’elle vient de retrouver.
Quelques jours plus tard, son visage toujours aussi fatigué est teinté de bleus. Elle ne parle presque plus. Gros sac, grosse veste et cheveux rasés. Elle pique gentiment du nez dans son café, parfois étonnée qu’on se souvienne de son prénom. Les bleus ne sont pas expliqués, ce n’est que pour elle le résultat visuelle de violences quotidiennes. Les institutions, les gens, les autres, les hommes. Ce soir, elle hésite à nouveau entre un semblant de réconfort et la rue, entre les possibles parasites ou un territoire connu. Il est bientôt 22h, perplexe, elle nous confie avoir perdu son gsm. Elle ne sait pas trop quoi faire. Recroquevillée sur le canapé, elle fixe les dernières traces de café dans son gobelet tel un signe annonciateur de sa soirée. À 22h passé, elle marmonne quelque chose dans sa langue maternelle avant de nous dire au revoir. Nous ne la reverrons que sporadiquement après cette soirée, elle, parmi tant d’autres.
–
Je passe déjà mes journées accroupie à grappiller des morceaux de cet accent. Je ne dois pas m’éloigner davantage de cette sonorité proche des oiseaux. Je dois continuer à me briser le dos pour collecter toutes les notes perdues. Je ne pourrais pas revivre au même endroit mais la gamine et la madame que je suis ne veulent pas s’entendre partir. Je veux me rappeler de ces photos où j’avais la majorité du temps les yeux fermés. De ces instants dans le jardin de mes grands-parents à attendre de trinquer ou de ne rien faire pour le reste de la journée. De cette chevelure maintenant rasée mais cette poitrine toujours présente, à vouloir, la tête en arrière, recevoir encore un peu de soleil et fermer les yeux pour laisser les couleurs danser sur mes paupières, devenir rapidement aveugle.
—
J’aime visiter les églises pour voir plein de choses et ne rien entendre. La nuque en arrière, sentir les bougies fondre et tenter de me souvenir la signification de ce fruit tenu par une main trop grande. Jouer à relier la sainte à son objet, toujours la nuque en arrière, regarder, scruter, enregistrer chaque détail qui va lentement s’effacer. Et ces larmes, ces petites larmes de jouissance car tu es enfin venu, tu vas bien les lécher, les apprécier jusqu’à refaire quatre fois le tour de cette basilique.
.
Ça doit être là, là, là, là, dans mes poches. Ça doit être sublime, fragile, roulant dans mes mains comme un œuf cru sans parents. Là, je saurais quoi dire et bouger mes seins libérés. Je jouerais la méchante du film en levant mes mains vers le ciel tout en riant, oui je rirais car je l’aurais enfin trouvé ce petit truc chaud et niais. Ça doit être là, avec les autres, avec ces autres vomis qui notent le choc. Ça ne sera sûrement pas énorme, tant mieux, je veux que cela tienne dans mes poches. Je veux aller dans le bac à sable, oui là, et fabriquer ce qui pourra se fabriquer. Je me fous que cela soit rond ou carré, je veux juste un truc chaud et niais. Là et encore là, un truc qui pourra être plié, recousu, étiré ou jeté. Un truc, au fond de mes poches, là où tout se cache jusqu’à éclore. Là où le bout de mes doigts colorés lui donne forme, le passe de la poche droite à la gauche. Là et encore là, je veux me cacher au fond de ce truc chaud, me permettre d’être encore naïve et croire que tout ce qui m’entoure est accessible. Croire que là et là, il m’est possible d’être moi et plus encore, qu’il m’est possible de manger avec les doigts.
—
Tous les matins, je nettoie mon visage simplement à l’eau et me fait des petites claques sur les joues. Une, deux, trois.
..
Je sais que je vais avoir mal au ventre. Je sais que je n’aimerais pas le dépôt salé à l’intérieur de ma bouche rongée. Pourtant, je m’enfonce graine de tournesol après graine de tournesol, presque au fond de la gorge, entre deux molaires du côté droit, de préférence. Je croque à l’horizontale.
—
Sandwich de bermudas d’hommes blancs aux poils blonds. Sandwich de bermudas d’hommes blancs aux jambes écartées, aux grosses montres qui donnent l’heure de Paris, Londres et Tokyo. Sandwich de bermudas d’hommes blancs pour qui l’accoudoir est un territoire déjà conquis.
.
Dernière baignade avant qu’un truc trempe violemment le visage dans un gâteau aux fruits rouges, à la crème, avec beaucoup de crème, un gâteau moelleux et sec, un gâteau plein de beurre, un gâteau sans bougies qui va juste te salir les joues, un gâteau sans vraiment ce côté fruité espéré mais de l’amertume, une cerise trop mûre et une couche bien dure de réalité.
..
Les dernières cerises sont au sommet de l’arbre.
Les nombreuses feuilles robustes abritent les derniers ronds rouges et violets. Ceux picorés ou parsemés de blanc sont au sol, oubliés par les oiseaux et le reste de la famille. Ne voulant pas renoncer à ce jus et ses probables tâches sur ma robe d’été, je sauve quelques cerises sans prendre la peine de les laver. Je leur souffle à peine dessus pour m’assurer que leur goût ne sera plus altéré par ces jours passés entre le soleil et les fourmis. J’en suis à vingt-cinq cerises récoltées lorsque je décide enfin de me salir les dents. Il y a d’abord un léger mouvement terreux suivi d’un liquide chaud mais sucré. Je souris, les lèvres possiblement colorées d’une nuance rouge pas encore renseignée.
