2023

 

Même si la terre est sèche, ultrasèche, je me baisserai pour l’embrasser, je me baisserai pour sentir cette poussière, cette pluie non tombée, cette sécheresse signe de danger. J’ai peur que le feu s’approche et te dévore, j’ai peur que les alentours noircissent, que seules les quelques guêpes restantes apportent de la couleur. Je me baisserai pour toucher ce risque, ce rappel à la petitesse et aux abrutis. J’ai peur que mes crachats ne suffisent plus pour t’éteindre.

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Le bruit du pain qui craque, le carrelage froid, les seins sur la table et du beurre sur les doigts

Les hauteurs ne sont plus pour nous désormais. Il faut creuser, creuser souffrir et creuser. Remplir nos ongles de terre jusqu’à prétendre à leur oubli.

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Je voudrais vous parler, vous raconter des détails, vous décrire des grands tableaux, des choses inintéressantes, subtiles ou chiantes au possible. Vous narrer une histoire que personne d’autre n’a connue, que vous ne comprendrez qu’à moitié ou que vous abandonnerez au bout de la troisième page. Je voudrais vous parler d’un personnage à la peau dorée avec des poils sur les oreilles, vous transmettre une voix qui ne peut plus s’entendre, vous dessiner cette force. Je voudrais plein de choses au final. Je voudrais l’écrire, le décrire, le toucher, l’embrasser. Je voudrais crier ma peine, creuser la terre, manger, manger et encore manger. M’étouffer dans un soi-disant réconfort, retrouver un visage vague creusé par mes pleurs. Je voudrais conserver cette pudeur et cette rage, pouvoir me dire qu’il est quelque part. Derrière un rideau, caché sous une table ou dans une armoire. Pouvoir me dire que j’ai compté jusqu’à cent, centre trente, trois cents, que la partie de cache-cache est finie. Viens me voir, viens vers moi, j’en peux plus de te chercher dans le noir.

J’avais dix ou onze ans et une fille que je ne connaissais pas se moquait de moi. Je ne me souviens pas de son prénom. Je me souviens seulement vomir et pleurer avant d’aller au collège. Je me souviens aussi des tensions, du manque de luminosité et de l’électricité entre mes parents. J’avais dix ou onze ans, je ne me souviens plus si nous avions fêté mon anniversaire avant le déménagement. Je n’ai plus trop de détails sur cette maison, à part qu’elle était provisoire (heureusement). Je me souviens de l’escalier et de mes premières règles dans une chambre partagée. Nous étions et nous sommes toujours trois enfants. Au final, je ne veux pas me souvenir de cet entre-deux et préfère me rappeler la proximité passée avec la mer, les grillons, les sardines grillées, les déguisements sexistes et l’adolescence qui ne m’a pas encore salué.

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L’odeur du tabac froid matinal. Un pigeon ramasse les miettes, mes miettes. Tellement de ctrl-c et v pour me payer cette baguette, pour te voir picorer ces miettes. Je ne sais pas si les pigeons ont des joues mais j’aimerais les gifler avec un petit gant en cuir couleur olive.

Quand j’étais petite, je collectionnais les fèves. L’approche de cette fête me remplissait de joie car je savais que ma collection allait s’agrandir et que la curiosité d’avoir tel personnage serait comblée. Avec mon petit trésor dans ma chambre d’enfant, j’étais capable de reconstruire mon village. J’avais des fèves en forme de maisons (mes préférées), des animaux, des fleurs et des personnages bibliques en guise de parents, de maître ou de boulanger. J’adorais les compter, les regarder en détail et demander aux copains et à ma mère de ne pas oublier de me les donner. Pour quelqu’un qui n’a jamais aimé la frangipane, j’étais contente du résultat.

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Parfois, je serre les poings sans savoir contre qui ou quoi les diriger. Je sais seulement que je ne veux plus me cacher derrière les médicaments alors je serre les poings en pliant mes bras, je serre les poings jusqu’à trembler des bras. J’aime crier sans produire de sons. Ça ne sert sûrement pas à expulser tous les trucs en moi mais j’aime cette image. Seule, de préférence dans la salle de bains, je serre les poings et ouvre la bouche. Il m’arrive aussi de faire des doigts d’honneurs dans le vide mais je trouve que ça a moins de classe.

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C’est le vide, la fatigue, le néant, je ne sais que dire, à part vouloir dormir, dormir mais jamais assez car j’ai ces marques sous les yeux qui ne veulent plus partir, peut-être qu’elles resteront à vie, pour bien me signaler la fatigue des épreuves ressenties, cette fatigue qui restera auprès de moi, à me montrer du doigt, tu n’es pas reposé et tu ne le seras jamais, tu auras beau prendre du temps, des vacances, il y aura toujours du bruit, un truc pour t’empêcher de dormir et ces cernes prendront plus de place jusqu’à s’installer, à creuser leurs fondations sous mes yeux alors que dormir est un de mes trucs préférés.

Je me revois surtout fragile, au creux de tes bras ou sur tes épaules, je me revois enfant auprès de toi alors que ces souvenirs semblent déjà loin, alors que nous avons davantage parlé, débattu, et partagé lorsque j’ai quitté la maison, lorsque je me suis dit qu’il était temps de grandir, de voir moins d’étoiles en ville. La ville puis les villes m’ont éloigné du silence et des saluts entre inconnus mais la ville puis les villes ont introduit d’autres conversations, dégustations et réservations. Vous êtes venus voir, vous êtes venus me voir et nous avons photographié ma frange pas bien coupée, des paysages mal cadrés et nos visages, celui de maman et le tien, proches, contents.

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Je continue d’enfoncer mes orteils dans le sable, à chercher ce frissonnement estival, ce contraste entre mon dos brûlant et cette peau salée. Je regarde les corps, les motifs et vergetures, tout le monde semble bouger, mes orteils continuent de s’enfoncer. Un enfant crie car il vient de se faire piquer, les gens s’affolent et bougent autour de lui. Je dois être la seule à vouloir ralentir, à vouloir enfoncer mes orteils jusqu’à l’innocence, les enfoncer jusqu’à ne plus savoir où commence et finit le sable, ce grand truc marron clair, cet espace rempli de microparticules de plastique et de coquillages qui finiront dans les poches de nos parents*, un dimanche d’automne.